[Cinéma] Welcome to New-York

Publié le par Radus

 

Trois ans après l'affaire DSK, un cinéaste connu pour le côté cru de ses films, Abel Ferrara, nous livre une vision de ce scandale qui a bouleversé les sphères politiques et médiatiques.

Welcome-to-New-York.jpgIl faut dire que l'apparition d'adaptations de ce fait divers était quasi-inéluctable : l'un des hommes les plus influents du monde, le favori des sondages pour la Présidence de la France qui se retrouve accusé de viol et incarcéré alors qu'il s'apprête à revenir au bercail pour, dit-on, partir à la conquête de la plus haute fonction de l'État, c'est un scénario déjà plus que bankable. Nous promettre une plongée dans l'intimité de celui qui, par ce scandale et ceux qui lui ont succédé, est devenu le paria alors qu'on lui promettait le trône, cela était encore plus "alléchant". Enfin pas pour tous, les chaînes de télévision qui avaient fait leurs choux gras en nous commentant/LiveTweetant chaque seconde des audiences et autres négociations ayant refusé de financer le projet. C'est donc à l'étranger qu'Abel Ferrara, connu pour réaliser des films crus et assez violents souvent basés sur les addictions et/ou obsessions, a trouvé ses fonds. Le résultat, qui n'est disponible qu'en VOD en France, est désormais disponible, avec Jacqueline Bisset en Anne Sinclair/Simone et un DSK/Devereauxx campé par Gérard Depardieu.

Un Gégé que l'on retrouve après des cartons qui nous annoncent la couleur : ce film est basé sur une affaire judiciaire dont tous les éléments ont été couverts médiatiquement, et compte offrir sa vision de ce qu'il s'est passé entre DSK et son épouse. Le message, on s'en rendra compte au fur et à mesure, est des plus justes : si vous vous intéressez aux détails de l'aspect judiciaire, faites vous une revue de presse, car le long-métrage n'est pas là pour ça. Gégé non plus, d'ailleurs. Il est venu incarner ce personnage qu'il dit détester avant même l'ouverture. Le film à proprement parler peut donc commencer, et l'on pourra y distinguer trois parties.

On découvre tout d'abord Devereaux dans son ambivalence affichée : alors que ses conseillers tentent de le préparer pour sa future campagne, lui n'a d'yeux que pour tout un tas de jeunes filles assez peu farouches qui traînent dans les bureaux du FMI (oui, pour Ferrara, il y avait une sorte d'armée de prostituées employée par le FMI du temps de DSK). Cette présentation du bonhomme va d'ailleurs se prolonger pendant la première demi-heure : on le voit dragouiller la jeune femme qui le mène à sa chambre d'hôtel, avoir des rapports sexuels assez brutaux avec une prostituée, puis organiser des orgies successives. Cette première partie où l'on nous dépeint Devereaux comme un monstre insatiable, une sorte d'ogre toujours en quête d'une proie (grognements bestiaux du Gégé dans les oreilles en prime) se conclut par l'agression de la femme de chambre. Un premier acte très cru auquel va succéder la partie "judiciaire" du long-métrage : Devereaux est arrêté, mis en détention provisoire après son inculpation, puis libéré sous caution. Un deuxième acte assez condensé qui va être peu à peu phagocyté par le troisième, qui se met en place avec l'arrivée à New-York de sa femme Simone, et leur confrontation lors de ce huis-clos imposé par la liberté surveillée.

Et c'est là que les choses se gâtent pour le film. Les scènes entre Devereaux et Simone sont en effet entachées par le choix du réalisateur de laisser une grande liberté à ses acteurs. La plupart des répliques - a priori en grande partie improvisées -  ne sont en effet pas géniales, et si elles transmettent bien les oppositions de vues entre les deux protagonistes, l'étonnante énergie de Depardieu et sa prestance écrasent quelque peu une Jacqueline Bisset pourtant loin d'être le perdreau de l'année. C'est d'autant plus dommage que Ferrara, sans être toujours inspiré et en livrant un film à l'image cradingue et au discours contestable, réussit à transmettre sa vision par la mise en scène, et construit plutôt bien deux membres d'un couple qui ne vivent pas vraiment dans le même monde : elle est dans celui des apparences et la recherche de pouvoir, lui dans un "autre chose" à côté. Sortez les slips en Téflon et les Advil, et sautez les quatre paragraphes suivants si vous ne voulez pas de spoilers.

Tout d'abord, la partie "construction" d'un Devereaux bestial marche plutôt bien. On le voit ainsi glisser du statut de l'homme du monde à celui de pervers impulsif, puis on découvre une perversion plus "ancrée" qui enchaine les orgies, pour en arriver à l'idée d'un sadique déshumanisé avec la scène de viol (filmée avec un Gégé de dos et qui n'a donc plus visage humain) et celle qui suit, où il évoque la sexualité de sa fille en plein repas avec l'intéressée et son petit ami qu'il connaît à peine. Le tout toujours sous le couvert de cette identité "respectable" (d'où le premier sens du fameux "Vous savez qui je suis ?"). Mais cette attitude est finalement le point de non-retour : à compter de son arrestation, il va perdre tout ce qui faisait sa puissance. Sa parole est mise en doute quand il évoque son immunité diplomatique ; on lui refuse longtemps son appel téléphonique : les gardiens de la prison lui demandent d'arrêter sa démarche de caïd, et l'homme respectable cesse d'exister lors de la scène de fouille au corps où son costume lui est retiré. C'est alors qu'il choisit de se révéler petit à petit, de ranger cette apparence. Le premier acte, symbolique, est de ne pas renfiler son costume tel quel : exit la veste et le caleçon, il se pare seulement de sa chemise et de son pantalon.

Puis il met en avant sa personnalité dès qu'il intègre sa résidence surveillée. Il se heurte de plein fouet au monde d'apparences de sa femme, qui lui reproche d'avoir détruit cette crédibilité de futur président qu'elle lui a bâti, alors que lui met déjà en avant ses pulsions entre deux faux-fuyants, comme un enfant malsain, et le fait que cette ambition n'était pas la sienne. C'est là qu'apparaît l'un des premiers signes de décalage : après lui avoir offert le pseudo-réconfort physique qu'il recherche en la prenant dans ses bras, elle retourne dans son monde d'apparences en évoquent les photos qu'elle veut mettre dans cette maison qu'ils seront a priori seuls à voir. Il se désintéresse par ailleurs du procès, laissant Simone décider de sa défense avec ses avocats (avocats qui baseront leur défense sur l'absence de crédibilité, l'image de la plaignante, et l'unité de façade de leur couple). Sa seule répartie aux attaques de sa femme étant une nouvelle fois celle d'un enfant un peu vicieux et malsain en mettant en cause l'origine de la fortune de Simone (une nouvelle fois, son image).

La scène la plus saisissante est celle de la discussion du soir. On voit en effet chaque personnage dans une partie bien distincte du cadre : Devereaux dans la plus petite, qui est la partie ouverte de la fenêtre de la pièce, et dans la lumière ; sa femme naviguant entre celle-ci et la plus grande partie, rendue grisâtre par la fenêtre fermée, comme s'il s'agissait d'un écran. Le tout en ayant les yeux rivés sur une tablette, de l'image. Une discussion qui marque leur rupture d'opinion qui se traduit par une rupture presque de fait dans la dernière scène : elle choisit de s'accrocher à son apparence, sa "vérité" qu'elle range dans son sac à main, son chéquier, symbole de sa richesse ; lui repousse cela, refuse d'être "sauvé" de sa nature plus désabusée, qui englobe ses vices, parce qu'il imagine qu'il vaut mieux que les apparences du pouvoir. Elle, elle a réussi ce qu'elle voulait puisque sa nature cachée, présente dès le plan de son arrivée à New-York où la voiture d'une Simone, toutes lunettes de soleil "de bonne tenue" sur le nez, est dans la deuxième voiture entrant dans le cadre, celle qui cache la première. Lui, il a décrété que ce n'était pas ça qu'il voulait, ou valait.

Une opinion de lui-même renforcée par son discours, où il avoue sa désillusion du monde qui l'entoure, mais aussi par les flashbacks de deux "tentatives de conquêtes" : une aventure avec une jeune fille qu'il impressionne en parlant art et évoquent sommairement des sujets plus sérieux pour la première ; sa tentative d'agression sur une journaliste/auteure qui lui pose des questions beaucoup plus sérieuses pour la deuxième. Devereaux est-il un homme qui, dans cet excès de débauche, recherche des relations plus humaines - il a une relation plus apaisée avec la jeune fille qui lui parle d'un peu tout, alors qu'il laisse poindre sa bestialitté avec celle qui veut le ramener à son apparence - ? Ou n'est-il qu'un vicieux addict à une autre forme de reconnaissance, ayant une trop haute estime de lui-même et se cachant derrière la belle image qu'il a acquise, et ce jusqu'au faux pas de trop ? "Vous savez qui je suis ?"

 

Au final, tout cela a-t-il un sens ? Le film vaut-il tout le tapage qu’il engendre ? Sans doute que non. Il le dit lui-même, il n’est pas là pour nous dépeindre les affres juridiques. Il est là pour nous révéler l’envers du décor, ce qu’il se passait dans cette véritable prison dorée. Et s’il nous donne de jolis éléments de mise en scène pour mettre en avant le fossé qui se creuse entre ces deux personnalités, on reste perplexe sur le message véhiculé par ce film qui doit traiter de l’obsession du pouvoir et de l’argent (les lingots et les billets dans le générique, ce n’était pas que pour proposer autre chose que des écrans noirs). La faute à des dialogues laissés en partie aux soins des talents d’improvisation de deux très bons acteurs, certes, mais qui ne nous offrent pas beaucoup plus de choses que ce que les livres sur le sujet ont sans doute déjà couché sur papier.

Publié dans Cinéma-Série

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